RÉPÉTITION (philosophie et psychanalyse)

RÉPÉTITION (philosophie et psychanalyse)
RÉPÉTITION (philosophie et psychanalyse)

RÉPÉTITION, philosophie et psychanalyse

«Si Dieu lui-même n’avait pas voulu la répétition, écrivait Kierkegaard, le monde n’aurait jamais existé.» Mais vouloir la répétition, n’est-ce pas aussi vouloir la mort? La répétition est d’abord un vécu qu’il appartient à l’analyse phénoménologique de ressaisir dans les champs qui lui sont propres et, en particulier, sur les registres cosmique, sexuel et moral. Se découvre alors une catégorie d’expérience dont il importe d’ordonner les strates depuis le champ le plus abstrait de la psychanalyse jusqu’à une éventuelle science des rapports sociaux, en articulant, par degré de complexité croissante, les données de la psychologie expérimentale à celles de la sociopsychologie, puis de l’anthropologie sociologique.

La question se pose ainsi du statut épistémologique de la répétition. Dans quelle mesure le fait de substituer ce concept à la catégorie hégélienne de «médiation» permettrait-il d’entamer une critique de ce qu’il est convenu d’appeler «dialectique»? L’enjeu ici est celui de la fonction du «réel» dans la répétition. Plus précisément, la répétition opère-t-elle sur le réel, ou est-ce l’inverse qui est le vrai?

D’un point de vue psychologique, l’on ne saurait réfuter la thèse paradoxale énoncée par Goethe: «Le dégoût est lié à la répétition. Et pourtant seule la répétition est apte à engendrer le véritable bien-être.»

Certes, Aristote l’a montré, la joie de la reconnaissance constitue le fondement de la jouissance artistique. Et les analyses de K. Groos, de T. Fechner et de Freud permettent de conclure que le plaisir est dû à une économie de l’effort psychique, correspondant à une baisse de tension. Un sentiment de tension a toujours un caractère de déplaisir puisqu’il comporte un «besoin de changement» qui, comme tel, est toujours étranger au plaisir.

Au contraire, ce qu’on appelle le «bien-être» suppose une certaine constance. C’est dire qu’il implique, en l’occurrence, la possibilité pour l’homme de découvrir la loi qui préside aux fluctuations de son environnement. Se sentir bien, c’est n’être point déconcerté, pouvoir se fier, être en quelque sorte «ancré». Alors que la présence continue du même pourrait devenir source d’ennui, l’alternance régulière des choses extérieures est fondatrice, dans la mesure où elle ordonne la variété du réel et la rend supportable. Si, selon le mot de Hegel, «l’unité ne plane que sur la mort», l’autre n’est arraché à la mort que lorsqu’il est susceptible de «retour», et, bien plus, lorsque ce retour est prévisible.

Mais toute réapparition prenant place sur une courbe de destinée est à considérer suivant son double pôle: celui de la régression et celui de la raison qui l’ordonne. «Rien, écrit Goethe, ne provoque plus le dégoût que le retour de l’amour.» Or pourquoi, à nous jouer un nouveau «tour», l’amour perdrait-il sa saveur?

Le premier amour devrait être unique; mais seul un objet mythique est à l’horizon de notre espoir, ce lieu plein de la retrouvaille. Si, dans l’amour, je recevais effectivement de l’autre le sens de ma destinée, alors cet amour devrait subsister, à l’image de ma destinée: un seul moi, un seul autre.

Mais le second amour jette ombre sur le premier; pour qui cherche la jouissance la déception s’accentue de ce que le fantôme de satisfaction semble davantage appelé à prendre chair. Le plus grand bonheur est le plus grand malheur, puisqu’il ôte ses droits à l’illusion. Dans la répétition, la perte est toujours à la mesure du gain. Et il faut être Orphée pour avoir la force d’ouvrir les yeux sur la disparition de sa découverte, Eurydice. La lumière porte ici la mort; mais c’est à l’acte qu’elle enlève son caractère absolu, non au jeu où la conscience se poursuit. Renvoyé de l’espoir du même au désespoir de la différence, le sujet apprend de la répétition à goûter jusqu’à la forme même de l’écart: sa propre descente aux enfers. La modalité de la quête prime alors la nature d’un objet, dont l’essence s’avère évanescente. Le temps perdu ne se retrouve guère, mais les échos s’en peuvent multiplier.

Demeure cependant un privilège historiquement acquis du primaire. Si un temps non perdu ne saurait nous hanter, le premier temps perdu nous fascine sans égal. Et le premier plaisir laisse sur nous sa lourde empreinte.

Cette marque, Freud s’est efforcé d’en montrer la persistance dans le cas de ce qu’il appelle les «constitutions sexuelles anormales», mais plus généralement en ce qui concerne cette partie de la sexualité qui n’évolue point vers la génitalité. Lorsqu’un plaisir fort vif a été éprouvé durant l’enfance, trois types de réactualisation sont possibles, selon qu’on envisage le principe de l’acte, les moyens de sa réalisation ou son point d’aboutissement. La perversion se propose d’accomplir des buts déjà proposés initialement à l’activité sexuelle infantile; la névrose apparaît comme un enchaînement aux premiers objets libidinaux; la sublimation réitère le mouvement d’arrachement à soi, ne perpétuant pas tant la forme du choc constitutif de la sexualité infantile que restituant la possibilité de ce choc même.

En somme, la répétition ne consiste certes pas dans la simple manifestation actuelle d’un besoin apparaissant à intervalle régulier; elle n’est pas la pure reproduction d’une conduite, mais, au contraire et à des niveaux différents — qu’il s’agisse des buts, des objets ou des sources de la pulsion —, tout autant menace de saturation qu’amorce de sublimation; en elle le désir s’use mais aussi prend naissance.

On s’efforce de «retrouver» un plaisir, précisément parce que à celui-ci s’attache un vertige et une angoisse, dus à l’étrangeté de son apparition et de sa disparition. Aussi bien la répétition exige-t-elle du nouveau, demandant au réel d’être enfin «bien venu», c’est-à-dire de correspondre au désir du sujet, en un mot d’être «rationnel». Qu’est-ce à dire, sinon que la répétition est cette catégorie fondamentale grâce à laquelle l’homme s’efforce de faire advenir «sa» réalité?

Encyclopédie Universelle. 2012.

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